Incivilité, banlieue
Parler d’incivilité pour nommer la violence dans les banlieues n’est en fait que revenir à l’étymologie de ban et civil. Ceux condamnés au bannissement, mis au ban de la société civile pour n'avoir pas observé les règles de la bonne société, devaient sortir et s’éloigner de la cité d’au moins une lieue. A cette distance, on quittait la cité civilisée pour entrer dans la zone incivile ou impolie. Habiter en banlieue, c’est donc déjà être banni de la cité avant même d’avoir commis un délit. Alors, est-ce consciemment que les urbanistes des années 1960 conçurent les grands ensembles d’habitations en dehors et autour des villes, à la place des bidonvilles ?
Cette zone marginale était le domaine d’Artémis ou Diane ou Luna (la Lune), vierge farouche, reine des bois et de la nuit. Elle se
livre à la chasse dans les forêts, les clairières et près des sources,
tous les lieux de marge entre deux univers, entre la sauvagerie et la civilisation : c’est elle qui règle le passage d’un monde à l’autre. Elle est représentée en habit de chasse, les cheveux noués
par derrière, la robe retroussée, le carquois sur l'épaule, un chien à ses côtés, et tenant un arc bandé dont elle décoche une flèche. Elle a les jambes ainsi que les pieds nus, et le sein droit
découvert. Coureuse des bois, sauvageonne insoumise et fière, Artémis appartient avant tout au monde sauvage, alors que son frère Apollon, Dieu du soleil, se présente comme un dieu civilisateur.
Elle est aussi à la tête d'une bande de nymphes et de jeunes mortelles, qu'elle mène à travers les forêts, elle est la dame des fauves.« Nous devons parier sur la banlieue » (Fadela Amara). Fadela, avec sa troupe de « Ni putes, ni soumises », est-elle la nouvelle Diane chasseresse ?
On peut aussi considérer que c’est une chance d’habiter dans un espace plus vaste, moins fermé que la ville peureuse, psychanalysée et périphériquée. Le paradoxe est que beaucoup d’habitants de banlieue se sont eux mêmes, ou l’ont été, enfermés dans « leur » cité, mais sans avoir les moyens, les richesses et la culture de la grande ville.
Ou une autre culture ? le Rap banlieusard ?
http://www.dailymotion.com/video/x58z2a_justice-stress-official-video_music
en opposition au Hard rock citadin ?link
ou à la Reine de la nuit de Mozart à l'opéra.

La banlieue étant un non-lieu, la question du déplacement se pose, surtout la nuit.
"Je prenais les transports sans soucis, sans peur car, après tout, même à une heure du mat, il y a toujours du monde dans le train.
Quelques gouttes de sueur sur les tempes, le cœur qui bat, j’arrive 5 minutes avant le dernier RER E, c’est bon, je serai dans mon lit d’ici 30 minutes.

Je monte dedans, tout en sélectionnant brièvement un étage où il y a du monde. Je m’assois, je respire .
Détendue sur un siège près de la fenêtre, des pas approchent et montent les escaliers ; trois jeunes débarquent ; ils parlent fort et dégagent une odeur d’alcool. Ils s’avancent vers le fond du wagon, puis reviennent sur leurs pas pour m’encercler. Je sens des regards, je sors mon Pennac comme un bouclier. «On te dérange ???», dégueule le mec devant moi. «Non non, c’est bon.» Je le regarde froidement. «Heureusement», me rétorque t-il agressivement.
J’ai vite baissé les yeux pour faire mine de lire, évidemment je n’ai rien compris aux phrases du livre, mes yeux glissaient sans accrocher le moindre mot. Mes oreilles traînent, ils parlent fort, mettent de la musique bledarde sur leur portable, ils montent le son et se mettent à chanter. Puis ils parlent dans leur langue, comme pour déranger et foutre un malaise. Ils parlent de moi, «elle se croit à l’école», des bribes de mots sortent, je ne préfère pas écouter. L’un d’eux pose sa jambe sur les sièges pour créer une barrière et me bloquer le passage. Les minutes s’écoulent lentement, j’appréhende l’arrivée à Bondy.
Noisy-le-Sec, un arrêt avant ma destination, tout le monde descend du wagon sauf les trois jeunes. Je ne peux pas prendre le risque de rester avec eux, ils sont agressifs et semblent camper comme des rois dans leur train de banlieue. Je me lève, force le gars devant moi à baisser sa jambe, le remercie timidement mais essuie des regards et un «BONNE SOIREE» menaçant ; ils parlent dans mon dos mais je ne pense qu’à sortir de cette prison et rejoindre la masse protectrice des autres voyageurs. J’ai couru sur le quai pour monter dans un autre wagon et me planquer dans un siège éloigné. Ce soir-là, je suis rentrée dégoûtée, mais aussi surtout effrayée.
Je me suis sentie, diminuée, voire «conne». Où est passée ma liberté ? Pourquoi devoir subir chaque jour cette domination dégueulasse. Cette domination qui demeure dans chaque petit geste déplacé.
Globalement, il faudrait dire non à ce portable bruyant, à ces conversations imposées, à cette clope fumante, à ce crachat purulent qui nous indisposent dès le matin, car chacun de ces petits actes ne fait qu’amputer notre liberté de citoyen. Et plus particulièrement de citoyenne, puisque les nénettes y sont davantage exposées…

J’avais depuis longtemps oublié ce sentiment de peur car je prenais, depuis quelques mois, plus sereinement le train. Vous direz sûrement que je n’ai pas été violée, que je m'en fais une montage mais je crois que ce comportement est inadmissible, et cet incident provoque mon ras-le-bol. Ces jeunes hommes ne semblent plus avoir de respect pour quoi que ce soit, ils dégagent de la haine et imposent un pouvoir non justifié sur les autres.
Que ce soit envers la gente féminine qu’ils dénigrent ou les garçons qu’ils jalousent. C’est à cause de ces citoyens pourtant de mon âge que j’évite désormais de m’attarder le soir car le dérapage total n’est pas impossible.
Dans le meilleur des cas, je m’arrange pour qu’un copain ou une copine m’héberge sur place ; sinon, je prends le risque de faire de mauvaises rencontres et de passer la soirée la tête parasitée par la peur du retour chez soi… peur que je juge inacceptable." (Melody)
18h, le RER B est plein. Un jeune homme écoute du rap sur ses écouteurs. La musique à fond déborde du casque et éclabousse les passagers. Une jeune femme se lève, lui tape sur l’épaule, pour le ramener à la réalité du wagon. Elle lui explique calmement que tous ici nous avons eu une journée chargée et que nous aimerions voyager en paix. Le jeune homme nous regarde qui le regardons. Il descend furieux à la première station. En quittant le train, je félicite la jeune femme pour son courage que je n’ai pas eu. Elle parait surprise.
Autre train
"Voici donc notre tour de monter dans un de ces trains de marchandises que nous voyions de loin et dont nous pouvions imaginer les conditions de « séjour ». Beaune-la- Rolande se trouve a dix-huit kilomètres de Pithiviers. Nous partons à vingt heures, entassés à même Ie plancher. Bientôt c'est l'obscurité. Un seul seau hygiénique. Je ne sais pour quelle raison tout notre wagon est pris de coliques épouvantables. Le seau déborde. A travers le grillage, nous faisons appel aux employés, mais ils font la sourde oreille. Il n'y a qu'un moyen héroïque : vider le seau avec une boite de conserve que quelqu'un me tend. La nuit est utilisée a ce passe-temps car les coliques continuent. L'atmosphère physique et psychique est déplorable. Nous arrivons à Beaune enfin le lendemain matin a neuf heures. Les quatre enfants qui ont perdu la parole et le sourire sont admis à l'infirmerie." (La tante d'Hélène, déportée)
La piste du Grand Paris est pleine de promesses. Faire un tout de Paris et ses banlieues. On en parle aujourd'hui !
Paris et ses banlieues, la tête du Christ et sa couronne d'épines ! (Céline, je crois)
(à suivre)