Lundi 7 avril 2008
(la violence-suite)
Imaginons un monde sans violence. La terre ne serait-elle pas le Paradis ? A l’immortalité près, pour ceux qui y tiennent. Car me semble-t-il, la différence entre le Paradis et l’Enfer, c’est la violence. What else ?

"L'antique méthode de discrimination de l'aristocratie allemande, la preuve de noblesse que la législation nazie a en
quelque sorte réanimée, a existé aussi en France, mais elle n'y jouait plus guère le rôle d'une barrière entre les couches sociales... L'agressivité des nations les plus belliqueuses du monde civilisé semble modérée ; elle a été conditionnée comme toutes les autres manifestations pulsionnelles par la dépendance plus marquée de l'individu envers ses semblables ; elle a été émoussée par une infinité de règles et d'interdictions qui se sont transformées en autant d'autocontraintes. Ainsi, elle a été "affinée" et "civilisée" comme toutes les autres pulsions sources de plaisir... évolution historique... Au Moyen Age, la décharge émotionnelle des combats apparaît directe et peu réglementée. De nos jours, la cruauté, le plaisir que procure l'anéantissement et la souffrance d'autrui, le sentiment de satisfaction que nous procure notre supériorité physique, sont soumis à un contrôle social sévère et ancré dans l'organisation étatique... ce n'est qu'aux époques de bouleversements sociaux ou dans les territoire coloniaux que le contrôle social se relâche et qu'elles éclatent brutalement, en faisant litière des sentiments de honte et de malaise.

A l'exception d'une petite élite, la société  guerrière de la France du 13e siècle se livrait à la rapine, au pillage et au meurtre ; les débordements de cruauté n'entraînaient aucun ostracisme social. On prenait plaisir à torturer et à tuer, et ce plaisir passait pour légitime. Pour cette société, la guerre était l'état normal.
La vie de l'homme médiéval est incertaine, peu soucieuse de l'avenir. Il exprime ses émotions comme les enfants.
Aujourd'hui, nous réprimons nos pulsions affectives en homme civilisé, éduqué, courtois, cultivé" (Norbert Elias)

Il n’y a pas que l’homme médiéval, mais aussi des jeunes gens bien nés qui souhaitent la guerre :

"C'était si navrant que l'âge des guerres entre nations civilisées fût à jamais périmé ! Si seulement nous avions vécu cent ans plus tôt, quel bon temps nous aurions eu ! Imaginez un peu : avoir dix-neuf ans en 1793, avec plus de vingt de guerre contre Napoléon devant soi ! Mais tout cela était fini. L'armée britannique n'avait jamais tiré sur des troupes blanches depuis la Crimée, et maintenant que le monde devenait si raisonnable et si pacifique - et si démocratique aussi - les grands jours étaient passés. Par bonheur, toutefois, il y avait encore des sauvages et des populations barbares. Il y avait les Zoulous et les Afghans, ainsi que les derviches du Soudan. Certains d'entre eux, pourvus qu'ils fussent bien disposés, pourraient bien s'agiter un jour". (Winston Churchill en 1893)

Willy Peter Reese est mort à vingt-trois ans. Il était soldat dans la Wehrmacht en 1942 quand il écrivit ces vers:
"A coups de sabre et de fusil et de canon,
Nous avons le droit de faire des choses immondes,
De piétiner la liberté, l'humanité,
Car nous sommes, n'est-ce pas, les seigneurs de ce monde.
Le Reich nous appartient, demain la terre entière,
C'est un clown qui gouverne, et un troupeau de boeufs
Parqué par la propagande nous acclame en beuglant."

Willy Peter Reese's combat memoir "A Stranger to Myself".
The "cosmic necessity" of war. Whether at home on leave or in a field hospital recovering from wounds, Reese is fascinated by his desire to return to the front. To him, only the death struggle seems real; everything else is superficial: "There was neither comradeship, willing sacrifice, fighting spirit, heroism, nor fulfillment of duty."
Neither a Nazi nor overtly racist, Reese nevertheless reveals the Wehrmacht soldier's arrogance toward the peoples of the East. Reese drank to excess, engaged in barbarous behavior, did anything and everything to stay warm and fed, and joined the amusement of tormenting Russian women and poking at the rotting corpses of hanging partisans. He became, as the title of the book suggests, a stranger to himself.
Reese does not speak about the Wehrmacht's participation in the Ho
locaust or in the mass shooting of civilians,
though his repeated and frenzied ruminations on the nature of death leave one to imagine the worst. His focus is really the battlefield, the place where all rules, all civilization, all norms of human behavior are left behind: "This wasn't fighting anymore; it was butchery." His respites from despair seem all the more bizarre for their sheer incongruity. He walks in the fields with a comrade and talks about Baudelaire. He takes a drunken sleigh ride in the winter of 1944 and feels alive again. But what this book is really about is the death and destruction wrought on the Eastern Front in what has to be considered the epic struggle of the 20th century.
Cette guerre sur le front est qui a servi de calvacade enflammée dans les steppes de Russie et d'Ukraine à ce jeune homme épris de Baudelaire a couté la vie à 25 millions de personnes. Il n'y avait plus de règles, de limites à la sauvagerie totale.

Ernst Jünger capitaine de la Wehrmacht "s'est trouvé dans deux grandes guerres à des postes dangereux -

la première fois dans les tourbillons de la bataille de matériel ; la seconde, dans les sombres périls du monde démoniaque." «Bien qu’à l’extérieur la violence et qu’à l’intérieur la barbarie se rassemblent en sombres nuages, tant que, dans l’ombre, les épées lanceront des éclairs, l’Allemagne vivra, l’Allemagne ne sombrera pas.» (Ernst Junger entre en 2008 à la « Bibliothèque de la Pléiade ».)

Des intellectuels, des artistes rèvent aussi de batailles.

"Depuis hier, nous sommes différents. La bataille des mots et des programmes prend fin...Ce qui nous manquait, c'était le fond, et ça, mes amis, l'époque nous le donne... la guerre nous a unis. Tous les partis vont dans le même sens. Que l'art suive !" (Julius Meier-Graefe, historien d'art, trois semaines après le début de la guerre en 1914)

"Ah, dessiner, en pleine détresse de la guerre. S'enterrer dans le paysage lunaire, criblé de trous, d'une physionomie d'homme. Bientôt on aperçoit le fond d'une âme, et on s'épouvante devant tant de mal, tant de vice et tant de violence. Et pourtant la plume se réjouit, car le mal est pittoresque et assouvit en toi un besoin inconnu et démoniaque... Cette pensée m'obsède : pourquoi la laideur et le mal sont-ils aussi attirants ? Ils fascinent toujours, même ceux qui ont la foi, même ceux qui aspirent au Bien." (Ludwig Meidner)

"Avant la déclaration de guerre, l'élite culturelle de l'Allemagne wilhelmienne croyait à l'avènement d'un homme nouveau, plus libre et meilleur, incarnation de la technique et de la civilisation, qui serait capable de traverser les épreuves de la guerre telle une force purificatrice et d'en ressortir en homme nouveau, idéal.
Considérant la guerre comme le signe longtemps attendu  d'un adieu à une époque de pruderie et d'étroitesse d'esprit, George Grosz, peintre se porte volontaire en 1914." (Annette Vogel)

"c'est pour ça qu'il fallait que je parte à la guerre... Il le fallait. Il fallait que je voie de mes propres yeux tomber un homme à coté de moi, puis disparaître, touché par une balle, en plein coeur. Il fallait que j'en fasse l'expérience. Si je le voulais tant, c'est que je ne suis pas pacifiste du tout, n'est-ce pas ? Peut-être que j'étais tout simplement curieux... Vous savez, je suis tellement réaliste, qu'il faut que je voie les choses pour pouvoir en témoigner... Il fallait que je voie tous les abîmes de la vie; c'est pour ça que j'ai fait la guerre, que je me suis porté volontaire." (Otto Dix)

L'attente des barbares, mais aussi attente aussi d'une libération, d'une révélation.
«Le grand objet de la vie est la sensation. Sentir que nous existons fut-ce dans la douleur. C’est ce "vide" implorant qui nous pousse au jeu, à la guerre, au voyage, à des actions quelconques, mais fortement senties, et dont le charme principal est l’agitation qui en est inséparable.» (Lord Byron)

"La paix à profusion, mais l'angoisse nous ronge / Nous ignorons la loi, le droit et le devoir / Et à coeur et à cri nous appelons la guerre" (Alfred Walter Heymel)

"Car l'important, c'est le don du sacrifice ... participant d'une grande cause sacrée... l'instrument choisi par Dieu pour construire par le sang l'avenir du grand peuple allemand ... le grand printemps après la Grande Guerre" (un jeune instituteur)

«A la guerre, tu bandes et tu tues. Ou tu tues et tu bandes. It’s a fact. Tout le reste, c’est de la merde !» (Samuel Fuller)

Et finalement si la guerre était enfin le défouloir de toutes ces envies quotidiennement refoulées, écrabouiller ce connard qui n'avance pas avec sa bagnole, culbuter cette fille qui ne m'a même pas regardé, piller cette belle maison que je pourrai jamais acheter? Tout casser comme dans une scène de ménage. Soudain tout est permis ou plutôt, il n'y a plus de permission à demander. S'affranchir des Dix Commandements de Dieu. Se retrouver libre, entièrement libre. Dieu et les autres n'existent pas.

"... la barbarie absolue s'est refermée sur lui, toute cette vie mystérieuse et sauvage qui frémit dans les forêts, les jungles, dans les coeurs des hommes primitifs ... Nous ne pouvions pas comprendre, parce que nous étions d'un autre âge et n'avions pas de mémoire, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers temps, de ces temps révolus qui n'ont laissé presque aucune trace, et aucun souvenir." Les colonisateurs "C'étaient des conquérants ; et, pour être un conquérant, il suffit de posséder la force brutale, rien que l'on puisse s'enorgueillir de posséder puisque la force n'est qu'un accident résultant de la faiblesse de l'autre. Ils s'emparaient de tout ce qui leur tombait sous la main. Ce n'était que du vol avec violence, au pire des meurtres à grande échelle, et des hommes les accomplissant en aveugles, ce qui est bien normal pour ceux qui s'affrontent aux ténèbres ... J'ai vu le démon de la violence, celui de la cupidité, et celui du désir brûlant ;" (Joseph Conrad).
Ce livre, « Au cœur des ténèbres », a servi de scénario au film de Coppola, Apocalypse now, guerre d’Américains au Vietnam en 1975, c’est dire que les temps primitifs ne sont pas si lointains.

Les monuments aux morts érigés dans toutes les communes de France dans les années 1920 l'ont été en témoignage de la participation de la Nation à l'immense douleur des familles qui avaient perdu l'un des siens dans le charnier de la guerre 1914-18. Elle devait être la "der des der".




S'échapper de son morne quotidien, s'enivrer de combats, de violences, devenir un"stranger to myself", voilà l'attrait fatal de la guerre. Une drogue ! La guerre, ce n'est pas l'héroïsme des soldats, les stratégies des généraux, les élans patriotiques des peuples que nous présentent les bulletins du front, l'Histoire, les commémorations officielles, mais elle est la violence sans retenue, le dévoilement au plein jour de notre part obscure.

Alors, qu'en fait-on de notre part obscure ? La piste se perd.

(à suivre)
par Jean-Claude Denecé publié dans : politique
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