(la violence-suite)
Imaginons un monde sans violence. La terre ne serait-elle pas le Paradis ? A l’immortalité près, pour ceux qui y tiennent. Car me semble-t-il, la différence entre le Paradis et l’Enfer, c’est la
violence. What else ?
« Il fut une époque où l'on croyait en une victoire de la morale sur les instincts, en la force de l'esprit et en sa capacité de maîtriser les pulsions meurtrières de la horde. » (Sàndor
Màrai).
Cette époque, celle de la culture de la Mitteleuropa, fut achevée par le fascisme et le communisme. Le fascisme se définit d'abord comme un antimarxisme, "un mouvement qui vise à anéantir son
ennemi en développant une idéologie radicalement opposée à la sienne, et en appliquant des méthodes presque identiques aux siennes... L'archipel du Goulag n'est-il pas plus originel qu'Auschwitz ?
L'assassinat pour raison de classe perpétré par les bolchéviks n'est-il pas le précédent factuel et logique de l'assassinat pour raison de race perpétré ensuite par les nazis ?" (Ernst Nolte)
Communisme et nazisme ne sont évidemment pas identiques. D'un côté, le rêve universaliste d'une humanité libérée de l'esclavage de la production, de l'autre, une idéologie de la supériorité de la
race et du sang. Mais à la fin leurs logiques exterminatrices sont devenues comparables, nées de la "brutalisation" des sociétés européenne dans les tranchées de 1914-18, où se forge dans chaque
camp la culture de "l'ennemi absolu", le bourgeois dans la Russie révolutionnaire et, chez les nazis, le juif, porteur à la fois du bolchévisme et du "capitalisme apatride".
Le mal, personne ne l'a voulu, il est arrivé comme cela, collectivement, absurdement.
"A cette époque, 1930, l’antisémitisme était institutionnel. C’est une vieille histoire, qui va de Paris à Vienne et de Vienne à l’Allemagne, une histoire que la bourgeoisie juive a toujours refusé
de prendre au sérieux. Ils ont toujours cru qu’il serait possible pour eux de s’en sortir, que l’antisémitisme n’affecterait que les juifs des autres classes. Face à cette attitude, Schönberg a
écrit une œuvre qui se voulait une provocation et un moteur de division. Il voulait produire l’équivalent pour les juifs de ce que La Passion selon Saint Mathieu est pour les chrétiens. C’est en
tout cas mon sentiment.
Avant d’écrire "Moïse et Aaron", Schönberg avait violemment attaqué l’antisémitisme. On le constate dans deux lettres à Kandinsky de 1923. C’était chose plutôt rare. Il n’y avait pas à cette époque
de juif qui attaquait comme cela. Au contraire, les juifs pratiquaient ce qu’ils appelaient « la politique de l’autruche », se disant : « Peut-être que ce n’est pas vrai, et même si c’est vrai,
cela ne nous concernera pas. Nous sommes des gens respectables, et les chrétiens de la même classe que nous avec qui nous pactisons chaque jour ne voudrons pas nous éliminer. Donc si des juifs se
font exterminer, ce ne seront que de pauvres schmucks. » Et beaucoup d’artistes de cette époque pensaient : nous sommes des artistes, nous serons épargnés." (Jean-Marie Straub)
Pendant ce temps, les Français en congés payés découvraient la mer.
"La nature ne destine à vivre que les meilleurs et anéantit les faibles". (Adolf Hitler)
Hitler a dit qu’il voulait une Allemagne Judefrei, débarrassée des Juifs. Dès 1933, ceux-ci sont expulsés d’Allemagne, puis avec les conquètes militaires allemandes sur l’Europe, on ne pouvait plus
les expulser (où ?). On les a alors exterminés.
"La force de la régulation sociale, et par là même de la civilisation moderne, est d'imposer des contraintes morales à l'égoïsme et à la sauvagerie innés de l'animal qui est dans l'homme.
Impossibilité de déceler d'avance les indicateurs d'une disposition individuelle à se sacrifier ou d'une lâcheté devant l'adversité... Auschwitz fut une extension banale du système industriel
moderne. Au lieu de manufacturer des biens de consommation, la matière première était faite d'êtres humains et le produit fini était la mort, tant d'unités par jour portées minutieusement sur les
courbes de production de l'usine... le phénomène de l'holocauste était nouveau, mais en harmonie avec notre civilisation, ses principes directeurs, ses priorités, sa vision immanente du monde, sa
recherche du bonheur humain et d'une société parfaite.
Civilisation judéo-chrétienne signifie esclavage, guerres, exploitation et camps d'extermination, mais aussi hygiène médicale, nobles idées religieuses, art exquis et musique merveilleuse...
Création et destruction sont deux aspects inséparable de ce que nous appelons civilisation.
Mythe d'une humanité émergeant d'une barbarie présociale... l'histoire comme le combat victorieux de la raison sur la superstition... l'Etat jardinier moderne considérant la société comme un objet
à dessiner, à cultiver et à débarrasser de ses mauvaises herbes.
Le massacre de la population juive d'Europe par les nazis ne fut pas seulement la réussite technologique d'une société industrielle, mais la réussite organisationnelle d'une société
bureaucratique". L'industrie et la bureaucratie ont simplement mis leur compétence et savoir-faire au service d'Hitler qui voulait débarrasser l'Europe des Juifs "Judefrei". Tous ont
participé ; les tâches étaient détaillées, précises et partagées et nul, concentré sur sa seule tâche, simple rouage d'une énorme machine, ne se sentait coupable moralement de l'immensité de la
tuerie. Injonction d'obéir aux ordres des supérieurs, dévouement à l'organisation, sacrifice de ses opinions personnelles, discipline morale et abnégation, exclusive responsabilité du chef, qui lui
même ne rend compte qu'à ses supérieurs. Conformisme et peur.
Seuls les chefs et le parti étaient antisémites.
Le but lui-même, c'est la vision grandiose d'une société meilleure, radicalement différente. C'est la vision d'un jardinier projetée sur un écran de dimension planétaire. Les mauvaises herbes
détruisent l'harmonie du plan d'ensemble, désordre au milieu d'un ordre serein. Les mauvaises herbes doivent disparaître, non pas tant à cause de ce qu'elles sont mais de ce que devrait être le
jardin bien ordonné." (Zygmunt Bauman)
"J'ai toujours été conscient que les exécuteurs, les victimes et les spectateurs étaient des êtres pensants" (Raul Hilberg)
"Rompre les rangs, adopter un comportement non conformiste étaient simplement au dessus de leurs forces : ils trouvaient plus facile de tirer" (Christopher Browning)
"Après avoir reçu mon fusil, au début je n'arrivais pas à me décider à tuer un homme : un Allemand est resté debout presque quatre minutes, il ne cessait de parler à quelqu'un, je l'ai laissé
aller. Quand j'ai tué mon premier, il est tombé tout de suite. Un deuxième est sorti en courant, il s'est penché sur celui qui était mort, et je l'ai descendu, lui aussi... J'étais d'abord tout
secoué, quand j'ai tué : le type allait juste chercher de l'eau! ... Ca m'a fait un effet terrible : j'avais tué un homme! Et puis je me suis souvenu des nôtres, et j'ai commencé à les abattre sans
pitié." (Tchekhov, tireur d'élite russe)
Résister, ne pas suivre les autres dans leur folie, garder son autonomie ! Facile à dire. Plus difficile de s'opposer à un groupe.
Pendant les migrations, les oies volent en formation. Ce groupe aérodynamique économise ainsi à chaque oie 30% de l'énergie nécessaire au vol. D'où le pas de l'oie (mauvaise blague).
"La référence au patrimoine culturel allemand, à Beethoven, Mozart, Goethe et Keller, à cet héritage entretenu et célébré dans l'Allemagne nazie, n'était pas une enjolivure cynique, mais souvent un
souci authentique, un plaisir profond, une part de leur identité. Les scientifiques qui perfectionnaient des théories eugénistes n'étaient pas de pseudo savants, mais des gens cultivés qui mirent
leur compétence de niveau international au service de fins inhumaines. Des prêtres catholiques bénirent les armes de la croisade contre le bolchevisme athée.
Le juriste Best, chef de service à la Centrale de la Gestapo "Le principe politique totalitaire du national-socialisme, qui procède du principe philosophique de l'unité organique et indivisible du
peuple, ne tolère dans son domaine aucune formation de volonté politique qui ne s'insère pas dans la formation de la volonté globale. Toute tentative pour imposer ou seulement préserver une
conception politique autre sera perçue comme un phénomène morbide menaçant l'unité générale de l'organisme indivisible du peuple et sera extirpée sans avoir égard à la volonté subjective de ses
défenseurs."
Les crimes nazis furent commis par des gens tout à fait ordinaires, issus de familles normales avec des problèmes normaux, ayant pour une part reçu une formation universitaire, pourvus de doctorats
et d'une culture classique. Les tueurs ne présentaient pas de personnalité autoritaire à comportement psychopathologique. Les exécuteurs n'étaient pas tous coulés au même moule. Ceux qui
perpétraient l'oeuvre de destruction différaient les uns des autres par leurs antécédents et leur personnalité. Certains faisaient du zèle, les autres commettaient des excès, d'autres encore
exécutaient leur tâche avec réticences et inquiétudes.
Dans le cadre des agissements humains, tout est possible. Il en faut souvent peu pour transformer des hommes en meurtriers. Chaque individu a donc le devoir de se rendre à lui même des comptes sur
la portée de chacune de ses décisions. Au risque, sinon, de rejoindre l'engeance des meurtriers.
Ce n'est pas par nature humaine ou par héritage archaïque que se manifeste un instinct meurtrier. Les êtres humains n'existent qu'au pluriel, et ils existent dans des espaces sociaux qu'ils ont
eux-mêmes créés. Ces espaces sont historiquement et culturellement déterminés.
La variabilité des idées morales apparaît dans ces circonstances où le fait de tuer est considéré comme un devoir moral. La morale nazie hausse la destruction d'êtres humains au rang d'une
obligation morale.
Les idées sur l'absolue inégalité entre les hommes, les principes de domination et de soumission, la prédominance accordée à des questions d'honneur, de sang, de communauté, de race sont antérieurs
au national-socialisme. Il les radicalise et il les complète d'un racisme scientifiquement argumenté, ainsi que du rêve que le monde peut être réorganisé au profit du IIIème Reich millénaire.
Eux et Nous. Lutte à mort entre Eux: les Juifs, les bolcheviques, les handicapés, les partisans, les homosexuels et Nous: la race des seigneurs.
Effacées l'éthique universelle à fondement philosophique refusant par principe de tuer, une morale d'inspiration chrétienne interdisant de tuer et une compassion envers les victimes.
On commence à tuer et on s'aperçoit qu'on peut faire une chose pareille sans que le monde s'écroule, sans que le ciel tombe ou que la terre s'ouvre.
Tout est possible et toujours possible.
Ne pas se reposer sur l'idée que le nazisme fut un accident ponctuel dans l'histoire de la civilisation. Vietnam, Cambodge, Yougoslavie, Ruanda, Libéria, ...
Il n'existe pas de frontière, qu'elle soit naturelle ou tracée par l'homme, qui limite les actions humaines.
Manifestement, les deux ou trois siècles d'éducation rationaliste du genre humain en Occident ont assez peu développé cette qualité psychique qui devait remplacer l'intégration docile à des groupes
: l'autonomie. L'autonomie semble être la seule chose qui puisse s'opposer à la tentation susceptible de saisir chacun de devenir l'élément irresponsable d'un processus meurtrier. La capacité
d'être autonome présuppose l'expérience du lien affectif et du bonheur. Nous ne disposons pas jusqu'ici d'un concept d'organisation sociale qui fasse goûter aux êtres humains ce bonheur concret qui
les protégerait du risque de devenir les instruments du malheur des autres." (Harald Welzer)
"penser est quelque chose qu'il faut accomplir par soi même" (Lindsay Waters)
Certains peuples ont trouvé durant des millénaires le secret d'agiter l'Histoire avec leurs convulsions, leurs problèmes, leurs victoires, leurs défaites, leurs religions, leurs politiques, leurs
convictions ... Il faut bien occuper le temps et l'espace ! C'est ce que l'on appelle exister. Apprenons à regarder ces simagrées - souvent mortelles pour beaucoup de monde - avec le silence poli
et gêné qui convient. Tous ces différends, avec leurs tueries compliquées, obscures et interminables, il n'y a qu'un mot à en dire : fatiguant.
On retrouve la piste de l'autonomie personnelle et de l'autoresponsabilité de chacun, avec en plus, mais de manière vague, le goût du bonheur et de la paresse. La guerre est fatiguante.
(à suivre)