Samedi 19 avril 2008
(la violence-suite)
Imaginons un monde sans violence. La terre ne serait-elle pas le Paradis ? A l’immortalité près, pour ceux qui y tiennent. Car me semble-t-il, la différence entre le Paradis et l’Enfer, c’est la violence. What else ?


1. La violence est une manière pervertie d’interagir
La violence marque une crise de relation. L’interaction, au sens d’un rapport de réciprocité, d’un va-et-vient entre deux protagonistes, est anéantie. La violence ne cherche plus qu’à agir sur l’autre dans le but de l’amener à un certain comportement ou de lui imposer un état de fait.

2. La violence n’est pas que physique
Il existe ainsi d’autres formes de violence que simplement les coups, les blessures et d’autres atteintes corporelles. On distingue également les violences psychologiques ou morales (humiliation, abandon, menaces), les violences verbales (injures, calomnies), les violences économiques (privation de ressources), les violences politiques (privations de droits), etc. Quelle qu’en soit la forme, la violence est toujours un viol de la personne, une atteinte à la dignité de la personne, une atteinte à sa vie.

 3. La violence plonge ses racines dans la nature animale de l’être humain, sauf que les animaux ne sont pas bestiaux.

La violence peut-être comprise comme un dérivé lointain de l’instinct de combativité présent chez la plupart des mammifères. Mais ce qui fait la particularité de l’être humain est cette capacité à faire la part des choses entre la violence destructrice de l’autre et une saine combativité et affirmation de soi, permettant d’affronter les obstacles de la vie sans se dérober.

 4. La violence n’est pas toujours spontanée
Cette perversion des interactions qu’est la violence peut survenir de deux manières essentiellement : comme phénomène incontrôlé, se développant spontanément, ou comme acte calculé, prémédité et rationnel. La violence peut aussi résulter d’un choix stratégique prémédité et bien calculé. C’est le cas par exemple du terrorisme, qu’il soit rebelle ou d’Etat (intimidations, censure, torture), des génocides, de l’apartheid ou de l’esclavage.

 5. La violence génère la violence

Parce qu’elle est atteinte à l’intégrité d’une personne, la violence ne suscitera par toujours le silence, l’assentiment ou la fuite escomptés. Le plus souvent elle provoque au contraire chez l’autre cette agressivité instinctive et cette combativité naturelle. Ainsi la violence génère souvent plus de violence, qui risque de générer encore plus de violence…

6. Derrière la violence se cachent des problèmes plus profonds.
Parce que la violence est souvent une réaction à une agression, une injustice ou à une frustration, elle est en soi plutôt un symptôme qu’une maladie. La réaction n’est en effet pas toujours adressée de manière directe à la source de l’offense ressentie. Il est en effet toujours plus difficile de s’attaquer à un problème de face, calmement et raisonnablement, que d’y aller avec force et violence. Mais il arrive aussi que l’approche calme et raisonnable ne soit tout simplement pas possible.

 7. La violence est une drogue
Peut-être à cause de ses liens avec les instincts bestiaux qui sont en chaque individu, peut-être à cause de la sensation de domination qu’elle procure, la violence provoque souvent une effet grisant, enivrant, sur les acteurs, comme de l’alcool. On parle parfois de « soif de sang ».

 8. La violence demande une intervention extérieure
Deux personnes ou deux groupes de personnes engagées dans un échange d’actes de violences graves sont en principe incapables d’en sortir par eux-mêmes. Prise dans une logique d’attaques et de contre-attaques en pleine escalade, leur violence physique nécessite souvent une intervention extérieure. Le plus urgent dans ces cas-là est évidemment la séparation des deux protagonistes dans le but tout simplement de limiter les dégâts. Un autre type d’intervention qui s’avèrera souvent nécessaire est l’arbitrage, notamment là où un différend oppose les protagonistes, demandant à être tranché. Il faut noter que ces deux tâches sont en principe attribués à l’Etat au niveau de la police (séparation) et du tribunal (arbitrage). D’où l’importance d’avoir un système juridique fonctionnel pour diminuer les risques de violence.

 9. L’Etat a le monopole de la violence légitime

Pour remplir ses tâches d’interventions extérieures en cas de violence, l’Etat a besoin de pouvoir utiliser la force et donc la violence de manière légitime. Le maintien de l’ordre public est ce qui justifie l’exercice de la violence par l’Etat. Les décisions de police par exemple ne sont légales que si elles sont fondées sur la nécessité de maintenir ou de rétablir l’ordre public. Or il n’est pas facile de faire une distinction claire entre usage légitime et illégitime de la violence par l’Etat, car elle se fonde sur un équilibre fragile entre les contraintes sociales et les libertés individuelles. Heureusement, il existe des gardes-fous qui permettent de s’assurer que tous les moyens ne sont pas bons pour arriver à son but, fût-il celui du maintien du bien commun. Il s’agit des Droits de l’Homme.

 10. Les abus de la part de l’Etat constituent la pire forme de violence
Parce qu’il est cette instance qui justement doit prévenir la violence, l’Etat ne doit en aucun cas devenir lui-même violent de manière injustifiée et incontrôlée. Car dans ce cas-là, qui interviendra ? Puisqu'on a supprimé les dieux.

Les révolutionnaires, camarade ! La Révolution française et la violence divine.
Le député Guillotin propose le 10 octobre 1789 un projet de réforme du droit pénal dont le 1er article stipule que « les délits de même genre seront punis par les mêmes genres de peines, quels que soient le rang et l'état du coupable ». Il demanda dans la séance du 1er décembre 1789 que « la décapitation fût le seul supplice adopté et qu'on cherchât une machine qui pût être substituée à la main du bourreau ». L’utilisation d’un appareil mécanique pour l’exécution de la peine capitale lui paraît une garantie d’égalité. En effet, jusqu’alors, l'exécution de la peine capitale différait selon le forfait et le rang social du condamné : les nobles étaient décapités à l’épée, les roturiers à la hache, les régicides écartelés, les hérétiques brûlés, les voleurs roués ou pendus. La proposition de Guillotin vise également à supprimer les souffrances inutiles. L’appareil est mis au point en 1792. Guillotin espérait instaurer une exécution plus humaine et moins douloureuse. Mais, pendant la Terreur, l'appareil a largement contribué à multiplier les exécutions capitales, environ 30000. On peut même dire qu'il est le précurseur des méthodes d'exécutions à échelle industrielle du 20ème siècle.

"La Terreur ne se résume pas à Robespierre. Il y avait alors une agitation populaire, incarnée par des figures encore plus radicales, comme Babœuf ou Hébert. Il faut rappeler qu’on a coupé plus de têtes après la mort de Robespierre qu’avant - mais lui avait coupé des têtes de riches… En fait, il est resté très légaliste. La preuve, il a été arrêté. Ce qui m’intéresse chez lui, c’est ce que Walter Benjamin appelle «la violence divine», celle qui accompagne les explosions populaires. Je n’aime pas la violence physique, j’en ai peur, mais je ne suis pas prêt à renoncer à cette tradition de la violence populaire. Cela ne veut pas toujours dire violence sur les personnes. Gandhi, par exemple, ne s’est pas contenté d’organiser des manifestations, il a lancé le boycott, établi un rapport de force. Défendre les exclus, protéger l’environnement passera par de nouvelles formes de pression, de violence. Faire peur au capitalisme, non pour tuer, mais pour changer quelque chose. Car sinon, on risque d’aller vers une violence plus grande, une violence fondamentaliste, un nouvel autoritarisme." (Slavoj Žižek)

La piste contre la violence passe par une grande fermeté envers la violence, par une sorte de violence. S'en sortira-t-on ?

(à suivre)

par Jean-Claude Denecé publié dans : politique
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